Velvet Buzzsaw de Dan Gilroy
« L’art ne meurt jamais, mais ceux qui le marchandisent pourraient bien en payer le prix. »
⭐️
Le film Velvet Buzzsaw s’inscrit d’emblée dans une ambition hybride particulièrement séduisante, à la croisée de plusieurs registres qui, sur le papier, semblent parfaitement complémentaires : la satire du marché de l’art contemporain, l’étude de mœurs d’un milieu élitiste et fermé, et l’irruption progressive d’un fantastique inquiétant, presque punitif. Cette promesse initiale repose sur une idée forte — celle d’un art qui se retournerait contre ceux qui cherchent à le posséder, le monnayer ou le détourner de sa dimension originelle — et ouvre la voie à une réflexion potentiellement riche sur la marchandisation de la création, la perte de sens esthétique et l’hypocrisie d’un système fondé sur la spéculation. Pourtant, très rapidement, cette ambition se heurte à une forme d’indécision structurelle : le film peine à définir clairement sa trajectoire, oscillant constamment entre plusieurs intentions sans jamais parvenir à les faire coexister harmonieusement. Ce flottement se traduit par une impression diffuse de déséquilibre, comme si chaque piste narrative ou thématique était amorcée sans être véritablement approfondie, laissant le spectateur face à une œuvre fragmentée, dont les promesses restent en grande partie inexploitées.
Dès les premières séquences, le rythme adopté surprend par sa lenteur et son absence de tension véritable. Là où une satire efficace du monde de l’art pourrait s’appuyer sur un certain dynamisme, une vivacité dans les dialogues ou une acuité dans l’observation sociale, le film choisit au contraire une progression presque languissante, qui finit par diluer l’intérêt. Les scènes s’enchaînent sans véritable montée dramatique, donnant parfois le sentiment d’une errance narrative. L’univers du marché de l’art est bien présent, mais il est montré à travers une succession de situations qui peinent à révéler ses mécanismes profonds. Ce milieu apparaît alors comme un décor plus que comme un véritable sujet d’analyse, un espace stylisé où évoluent des figures typées plutôt que des personnages incarnés. Le protagoniste interprété par Jake Gyllenhaal cristallise cette difficulté : censé incarner un critique influent, redouté pour son pouvoir de prescription, il se présente avant tout comme une accumulation de tics, de gestes affectés et de postures outrancières. Son excentricité, au lieu de nourrir une réflexion sur le rôle du critique ou sur la performativité sociale dans ce milieu, finit par tourner à vide, donnant l’impression d’un personnage plus construit sur l’apparence que sur une véritable cohérence intérieure.
Cette superficialité se prolonge dans la manière dont le film aborde les relations humaines. Les interactions entre les personnages manquent de densité, comme si elles étaient réduites à des fonctions narratives minimales plutôt qu’à de véritables dynamiques émotionnelles. Les liens affectifs, amicaux ou amoureux sont esquissés sans jamais être approfondis, ce qui empêche toute forme d’attachement. Certaines dimensions pourtant potentiellement intéressantes — notamment celles liées à l’identité ou à l’intimité du protagoniste — sont introduites de manière presque anecdotique, sans qu’elles ne trouvent un véritable prolongement dans le récit. Cette absence de développement crée une impression d’inachevé, renforçant l’idée que le film accumule des éléments sans parvenir à leur donner un sens global. En résulte une difficulté à croire pleinement à ces personnages, dont les motivations apparaissent floues, parfois contradictoires, et rarement ancrées dans une logique psychologique solide.
À cela s’ajoute une volonté manifeste de provoquer, perceptible dans certains choix de mise en scène ou dans l’écriture des dialogues. Plusieurs séquences semblent chercher à choquer ou à marquer les esprits par leur crudité ou leur caractère abrupt, mais cette stratégie s’avère contre-productive. Plutôt que de renforcer la dimension satirique ou de souligner la vacuité morale du milieu décrit, ces effets donnent le sentiment d’un recours à des facilités, comme si le film tentait de compenser son manque de profondeur par des éléments plus immédiatement percutants. Cette approche affaiblit la cohérence d’ensemble et contribue à installer une distance supplémentaire entre le spectateur et l’œuvre, qui peine à trouver le ton juste entre ironie, critique et second degré.
L’intrigue centrale, pourtant porteuse d’un imaginaire fort, souffre elle aussi de ce manque de maîtrise. Le concept d’œuvres d’art hantées, capables de se venger de ceux qui les exploitent, renvoie à une tradition littéraire et artistique bien établie, évoquant notamment Le Portrait de Dorian Gray, où l’art devient le miroir d’une corruption morale progressive. Cependant, là où cette référence construisait une véritable réflexion sur le rapport entre esthétique, éthique et identité, Velvet Buzzsaw reste en surface. Les manifestations surnaturelles apparaissent de manière parfois arbitraire, sans logique interne clairement définie, ce qui nuit à leur impact. Le spectateur assiste à une succession de morts inventives mais déconnectées d’un véritable enjeu dramatique ou symbolique. Le mélange entre horreur et satire ne parvient jamais à produire une véritable synergie : les deux dimensions coexistent sans réellement dialoguer, donnant naissance à un ensemble hétérogène, où chaque registre semble affaiblir l’autre plutôt que le renforcer.
Les personnages secondaires, incarnés notamment par Toni Collette et John Malkovich, illustrent également cette difficulté à construire un univers pleinement abouti. Malgré le talent indéniable des acteurs, leurs rôles restent enfermés dans des archétypes assez rigides : la galeriste ambitieuse, l’artiste désabusé, le collectionneur opportuniste. Le film esquisse leurs trajectoires sans jamais leur accorder l’espace nécessaire pour exister pleinement, ce qui limite leur impact émotionnel. Cette distance est accentuée par le caractère très fermé du milieu représenté, dont les codes et les enjeux ne sont que partiellement explicités. Le spectateur reste ainsi à la périphérie de cet univers, observant sans réellement s’impliquer. Cette absence d’identification rend les événements, y compris les plus spectaculaires, étonnamment froids : les morts, pourtant mises en scène avec une certaine inventivité visuelle, ne suscitent ni tension durable ni véritable émotion.
Quelques éléments parviennent néanmoins à émerger dans cet ensemble inégal. Sur le plan esthétique, le film propose par moments une réflexion intéressante sur la matérialité de l’art, sur la manière dont les œuvres occupent l’espace et influencent ceux qui les regardent. Certaines séquences parviennent à instaurer une atmosphère étrange, presque oppressante, où l’objet artistique semble chargé d’une présence latente. Par ailleurs, un détail mérite d’être relevé : le refus de recourir à la maltraitance animale, souvent utilisée dans le cinéma d’horreur comme ressort émotionnel facile, constitue ici un choix notable, qui témoigne d’une certaine retenue dans un registre pourtant propice aux excès.
Velvet Buzzsaw laisse une impression persistante de frustration. Derrière une idée de départ particulièrement stimulante et un casting solide, le film révèle une incapacité à exploiter pleinement son potentiel. La critique du marché de l’art, qui aurait pu être incisive et dérangeante, reste trop superficielle pour marquer durablement. La dimension horrifique, quant à elle, manque de cohérence pour instaurer une véritable tension. Quant à la morale esquissée — dénonçant la cupidité et l’exploitation opportuniste de la création — elle apparaît trop évidente, presque didactique, et insuffisamment incarnée pour susciter une véritable réflexion.
« À force de vouloir donner un prix à tout, le film finit par perdre toute valeur. »
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